Rapport moral 2025

Y croire et tenir.

Des mots qui n’ont rien d’un slogan. Plutôt une discipline. Une manière de rester debout quand nos repères vacillent, quand les digues cèdent, quand le débat public se transforme en champ de ruines où l’on confond la nuance avec la faiblesse et la colère avec un programme.

Nous ne traversons pas seulement une époque agitée. Nous sommes au cœur d’un moment de bascule.

Partout, les lignes se déplacent. Ce qui hier encore suscitait l’indignation devient matière à discussion, puis objet de relativisation, avant de finir par se fondre dans le paysage. L’inacceptable ne s’impose pas toujours dans le fracas. Il avance aussi à pas feutrés, porté par la fatigue démocratique, par la brutalisation du débat, par le cynisme érigé en lucidité, et par cette accoutumance terrible qui finit par nous faire tolérer ce que nous aurions dû refuser sans détour.

Nos sociétés se fragmentent. Les appartenances se radicalisent. Les mots se durcissent. Les clivages se creusent à mesure que l’écoute recule. Le désaccord n’est plus toujours vécu comme une richesse démocratique, mais comme une menace, une trahison, presque une déclaration de guerre symbolique. Dans cet air raréfié, la nuance devient suspecte. L’esprit critique se voit caricaturé. Et la complexité du réel, pourtant indispensable à toute vie démocratique, est trop souvent sacrifiée sur l’autel de l’efficacité polémique.

À cette fragmentation s’ajoute un autre glissement, plus sourd encore : celui du recul des repères communs. Des figures autoritaires, aussi brutales qu’incompétentes, aussi dangereuses qu’arrogantes, occupent désormais le devant de la scène politique, parfois même à la tête de grandes puissances. Leur mépris des faits, leur goût de l’intimidation, leur rapport décomplexé à la violence et leur obsession des boucs émissaires cessent, dans bien des cas, d’apparaître comme des anomalies. Ils deviennent, pour certains, des preuves de force. Comme si l’outrance pouvait tenir lieu de vision. Comme si l’écrasement pouvait remplacer l’autorité. Comme si l’humiliation publique, la simplification permanente et le mépris des contre-pouvoirs constituaient une manière légitime de gouverner.

C’est dans ce monde-là que nous devons continuer à penser, à transmettre, à agir. Et c’est dans ce monde-là aussi que les Territoires de la Mémoire ont plus que jamais une responsabilité particulière. Car ce que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui n’est pas une simple succession de crises. C’est une transformation profonde de notre rapport au droit, à la vérité, à l’altérité et à la dignité humaine. C’est un glissement. Et les glissements les plus dangereux sont toujours ceux que l’on banalise pendant qu’ils se produisent.

À Gaza, cette bascule a pris une forme insoutenable. Ce qui s’y joue depuis des mois met à l’épreuve non seulement les consciences, mais aussi notre cohérence morale. Il est des moments dans l’histoire où le silence n’est plus de la prudence. Il devient une désertion, une manière de contourner l’horreur pour ne pas avoir à la nommer. Or lorsque l’horreur devient affaire de confort lexical, c’est déjà quelque chose de notre humanité commune qui vacille.

Dire cela n’a rien d’un réflexe partisan. C’est au contraire une exigence de fidélité. Fidélité à l’idée même d’universel. Fidélité au droit international. Fidélité à cette conviction simple et exigeante selon laquelle aucune vie humaine ne devrait pouvoir être traitée comme négligeable, aucune population comme sacrifiable, aucune souffrance comme secondaire dès lors qu’elle dérange les prudences institutionnelles, les équilibres diplomatiques ou les récits dominants.

Mais cette fidélité à l’universel exige une cohérence totale. C’est pourquoi nous devons, dans le même mouvement, redire avec force que la montée de l’antisémitisme constitue elle aussi une réalité profondément alarmante. L’antisémitisme n’appartient pas au passé. Il n’est pas un vestige que la mémoire aurait définitivement neutralisé. Il circule, il mute, il réapparaît, encore et toujours. Il prospère dans les temps de crise, les logiques d’amalgame, les pulsions identitaires et les raccourcis qui essentialisent et accusent.

Cette exigence de cohérence vaut partout où le droit recule, où les peuples sont opprimés, où les libertés sont piétinées, de Gaza à l’Ukraine, de l’Iran à tant d’autres territoires où la violence, la guerre et la répression rappellent chaque jour que l’universel ne se défend pas à géométrie variable.

Aux Territoires de la Mémoire, nous ne céderons ni aux concurrences mémorielles ni aux hiérarchies de dignité. Il ne s’agit pas de choisir une souffrance contre une autre, une mémoire contre une autre, une indignation contre une autre. Il s’agit de tenir une ligne de principe. Une ligne claire. Une ligne ferme. Celle qui refuse toutes les haines, toutes les déshumanisations, toutes les logiques d’écrasement. Celle qui rappelle qu’une conscience démocratique digne de ce nom ne trie pas les vies qui méritent d’être défendues.

Nous savons trop bien, par l’histoire que nous transmettons, que les grandes catastrophes morales ne surgissent jamais de nulle part. Elles s’annoncent dans le langage, dans les accommodements et dans les lâchetés qui se parent de complexité pour éviter de prendre position.

Cette brutalisation du monde n’est pas sans effets chez nous. Elle traverse aussi nos sociétés, nos institutions, nos espaces de débat, nos écrans, nos rues, nos conversations. Elle se lit dans l’augmentation des clivages, dans l’élargissement des fossés, dans la difficulté croissante à maintenir un désaccord sans déshumanisation. Nous vivons un temps où tout pousse à la simplification, au réflexe de camp, à la caricature. Un temps où il faut se positionner avant même d’avoir compris. Où l’on soupçonne celui qui nuance. Où l’on discrédite celui qui hésite. Où l’on transforme la complexité en faiblesse et la brutalité en franchise.

Cette contraction du débat public est profondément préoccupante. Une démocratie ne s’étiole pas seulement lorsque la parole est empêchée. Elle s’abîme aussi lorsque cette parole devient irrespirable. Lorsqu’elle s’expose d’emblée à l’invective, à la suspicion, à la mise en accusation permanente. Lorsqu’elle rend le coût de la parole plus lourd que celui du renoncement.

La violence sur les réseaux sociaux participe pleinement de cette dégradation. Nous la vivons nous-mêmes, depuis peu, avec une ampleur qui fait froid dans le dos. Et il faut avoir le courage de le dire : ce qui s’y déploie n’est pas un simple débordement de ton. Ce n’est pas une nervosité passagère. C’est une transformation du lien démocratique lui-même.

Les réseaux ne créent pas la haine, mais ils l’accélèrent, la récompensent et la rendent contagieuse. Ils offrent à la caricature une vitesse inédite, à la meute une puissance démultipliée, à l’intimidation une portée continue. Ils banalisent l’insulte, installent la déshumanisation dans le quotidien et donnent à la violence symbolique les habits ordinaires de l’expression publique. Quand l’humiliation devient interaction, quand l’acharnement devient spectacle, quand la simplification haineuse devient rentable en visibilité, c’est tout l’espace civique qui se dégrade.

Nous ne pouvons pas faire comme si cela n’avait pas de conséquences. La démocratie a besoin de conflictualité, bien sûr. Mais elle ne peut survivre si celle-ci est colonisée par la haine, le discrédit total, la suspicion généralisée et la destruction de toute possibilité d’écoute. Le vacarme numérique n’est pas anecdotique. Il reconfigure les imaginaires, les peurs, les représentations, les seuils d’acceptabilité. Il contamine la vie publique. Il pèse sur les institutions. Il modifie les conditions mêmes du débat.

Dans le même temps, d’autres digues cèdent. Le traitement réservé aux personnes en attente de régularisation, le durcissement des politiques d’accueil, ou plus exactement des politiques de non-accueil, la généralisation du soupçon, le tri de plus en plus assumé entre vies légitimes et vies indésirables, tout cela dessine une pente inquiétante. La manière dont une démocratie traite les personnes les plus vulnérables dit toujours la vérité de son propre état. Lorsqu’elle les réduit à des dossiers, à des menaces, à des présences en trop, elle ne les abîme pas seulement elles. Elle s’abîme elle-même.

Ce qui se met en scène ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique notamment, dans des politiques de traque, d’expulsion massive et de déshumanisation assumée, ne peut pas être regardé comme un spectacle lointain. Ces dispositifs nourrissent des imaginaires politiques. Ils rendent acceptables des pratiques qui auraient dû demeurer inacceptables. Ils déplacent les seuils. Ils installent l’idée qu’il serait acceptable de traiter certaines existences comme des variables de gestion, des corps en trop, des présences à faire disparaitre.

Et lorsque des dispositifs comme les visites domiciliaires reviennent sur la table, tandis qu’au Parlement européen une majorité valide l’ouverture de négociations sur un texte qui assume des return hubs hors de l’Union. On change les mots, on technicise l’inhumain, on habille de réalisme ce qui devrait nous alerter de toutes parts. Il faut entendre la petite musique qui monte. Elle me glace. Elle m’alerte. L’État de droit ne disparaît jamais d’un seul coup. Il recule par tolérances successives, par petites exceptions, par justifications techniques, par glissements ciblés que l’on croit limités à quelques-uns. Mais l’histoire nous l’enseigne avec une insistance terrible : quand les garanties commencent à s’effacer pour certains, c’est l’ensemble du corps démocratique qui se fragilise.

Il n’existe pas d’État de droit à géométrie variable. Il n’existe pas de démocratie solide qui accepterait de suspendre ses principes dès lors qu’ils concernent les plus précaires, les plus invisibles, les moins défendus. À partir du moment où certaines vies deviennent administrativement suspectes avant d’être reconnues comme humainement dignes, c’est plus qu’une politique qui se durcit. C’est une conception même de la démocratie qui se rétracte.

Et ce recul est d’autant plus inquiétant qu’au même moment, les mots mêmes qui devraient nous permettre d’y résister sont, eux aussi, fragilisés, caricaturés, parfois même disqualifiés. Qu’être antifasciste puisse aujourd’hui être présenté comme une posture excessive, presque comme une manière illégitime de sortir du débat, en dit long sur le déplacement de nos repères communs.

Hormis les sympathisants de l’extrême droite, nous devrions pourtant être capables d’assumer collectivement que l’antifascisme constitue un minimum démocratique. Non pas un slogan de camp. Non pas une étiquette partisane réservée à quelques-uns. Mais une exigence éthique et politique élémentaire pour toute société qui refuse la hiérarchisation des vies, la banalisation de la haine, l’écrasement des libertés et la tentation autoritaire.

Le problème n’est pas seulement que les idées d’extrême droite progressent, se banalisent ou s’infiltrent dans le langage commun. Le problème est aussi que les mots pour leur résister deviennent eux-mêmes contestés. Lorsque les mots de la vigilance deviennent des mots d’accusation, lorsque les mots de la résistance deviennent des mots que l’on hésite à prononcer, lorsque la mémoire elle-même est sommée de se faire plus discrète pour ne pas déranger les équilibres du moment, alors nous entrons dans une zone de grand danger.

Nous savons, ici plus qu’ailleurs, que les renoncements les plus graves commencent rarement par de grandes proclamations. Ils commencent quand on cesse de nommer. Quand on édulcore. Quand on s’excuse presque de défendre ce qui devrait pourtant aller de soi.

Une société qui hésite à se dire antifasciste au moment même où les logiques autoritaires se normalisent est une société qui laisse ses propres défenses immunitaires démocratiques s’affaiblir.

C’est donc dans ce contexte que le rôle des Territoires de la Mémoire apparaît avec une netteté particulière. Notre mission n’a rien d’ornemental ni d’abstrait. Elle n’est pas une survivance commémorative dans un monde qui irait trop vite pour s’en soucier. Elle est, au contraire, d’une actualité brûlante. Parce que la mémoire, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, ne regarde jamais seulement derrière. Elle éclaire ce qui est en train de se produire. Elle rend lisibles les mécanismes de peur, de désignation, de déshumanisation et de renoncement. Elle aide à comprendre comment une société glisse. Mais elle donne aussi des prises pour résister avant qu’il ne soit trop tard.

Notre responsabilité est d’abord de nommer. Nommer les haines. Nommer les dérives. Nommer les confusions entretenues. Nommer les renversements du langage. Une démocratie commence à céder lorsqu’elle n’ose plus dire clairement ce qu’elle voit. Et nous refusons, précisément, de prendre part à cette anesthésie.

Notre responsabilité est ensuite de transmettre. Transmettre non pas un patrimoine figé, mais une intelligence du présent nourrie par l’histoire. Transmettre les combats, les mécanismes, les alertes, les héritages. Transmettre cette conscience indispensable selon laquelle la démocratie n’est jamais un acquis, mais un équilibre fragile, exigeant, dont il faut répondre chaque jour.

Notre responsabilité est aussi d’outiller. Outiller les jeunes, les enseignants, les citoyens, les professionnels, tous les publics que nous rencontrons. Leur donner non pas des réflexes conditionnés, mais des ressources pour penser, des repères pour discerner, des cadres pour comprendre, du courage pour agir. Dans un monde saturé d’affects, de confusion et d’instrumentalisations, l’éducation critique n’est pas un supplément d’âme. Elle est une nécessité démocratique.

Enfin, notre responsabilité est de relier. Relier les mémoires sans les opposer, les publics sans les enfermer, le passé et le présent, l’indignation et l’action. Dans une époque qui fracture, relier est déjà une forme de résistance. Remettre du commun est déjà un acte de courage.

C’est cela, au fond, la singularité des Territoires de la Mémoire. Nous ne sommes ni un refuge de nostalgie, ni un distributeur de certitudes, ni un observateur neutre. Nous sommes un lieu vivant de vigilance, de transmission, d’éducation et d’engagement. Un lieu où la mémoire sert à comprendre aujourd’hui. Un lieu où l’on éclaire plutôt que l’on excite. Un lieu où l’on refuse la brutalité des slogans sans jamais renoncer à la fermeté des principes. Un lieu où l’on continue à croire que le savoir, la lucidité, la parole et l’action peuvent encore déplacer des lignes.

Ce travail est exigeant, parfois éprouvant, trop souvent à contre-courant. Il suppose de tenir quand d’autres simplifient, d’argumenter quand d’autres se contentent de saturer, de maintenir une parole de rigueur quand d’autres prospèrent dans l’approximation, l’outrance ou la peur. Il suppose aussi de rester présents partout où se jouent la transmission, l’esprit critique, la mémoire et la capacité collective à faire société.

À celles et ceux qui nous soutiennent, qui travaillent à nos côtés, qui rendent possible cette mission, je veux dire ceci : votre engagement compte plus que jamais. Rien de ce que nous faisons n’est acquis. Rien de ce que nous portons n’est garanti. Et pourtant, rien n’est perdu tant que demeurent des femmes et des hommes décidés à tenir une ligne de dignité, de lucidité et de courage.

Nous ne vivons pas une période qui autorise les demi-mesures. Mais nous ne répondrons pas non plus à la brutalité du temps par la brutalité des slogans, ni à la confusion par l’agitation.

Nous choisirons une autre exigence. Celle de la fidélité à nos principes. Celle d’une parole claire, responsable, incarnée. Celle d’un engagement qui refuse autant la naïveté que le cynisme.

Refuser la sidération, aujourd’hui, ne signifie pas minimiser la gravité du moment. Cela signifie refuser de s’y abandonner. Refuser que la peur tienne lieu de boussole. Refuser que l’épuisement devienne doctrine. Refuser que l’habitude fasse son œuvre au point de nous faire regarder sans réagir ce qui devrait encore nous soulever.

Oui, notre monde bascule vite. Oui, les menaces sont graves. Oui, les lignes de fracture se multiplient. Oui, le droit, la dignité humaine, la cohésion sociale et la vérité elle-même sont attaqués de multiples façons. Mais la lucidité n’oblige pas au désespoir. Elle oblige à la responsabilité.

Et c’est cette responsabilité que nous entendons continuer à prendre. Sans naïveté. Sans renoncement. Sans édulcorer. Avec la conscience claire de ce que nous affrontons, mais aussi avec la certitude que la démocratie ne tient que parce que certaines et certains choisissent de la défendre, non dans l’abstrait, mais dans des actes, des mots, des transmissions, des solidarités et des combats très concrets.

Alors nous continuerons.
À nommer ce qui doit l’être.
À transmettre ce qui éclaire.
À relier ce qui a été fracturé.
À outiller celles et ceux qui refusent de céder.
À défendre, inlassablement, une société dans laquelle l’égalité des droits, l’esprit critique, la mémoire et la dignité humaine ne soient pas des options, mais des conditions de la vie commune.

Une ligne de conduite, aussi simple qu’exigeante.
Y croire et tenir.
Y croire et tenir.

Michaël Bisschops
Président des Territoires de la Mémoire