« Et l’extrême gauche ? » Le piège confortable des uns, l’alibi commode des autres
Depuis des années, chaque fois que les Territoires de la Mémoire parlent d’extrême droite, chaque fois qu’ils alertent sur la banalisation du racisme, de l’antisémitisme, sur la progression des discours autoritaires, sur la désignation de boucs émissaires, sur la fragilisation de l’État de droit ou sur le retour d’une parole politique assumant l’exclusion comme horizon, une question revient, presque mécaniquement :
« Et l’extrême gauche ? »
La question peut être légitime lorsqu’elle exprime une inquiétude sincère face aux fanatismes politiques. Elle mérite alors d’être entendue. Mais elle peut aussi servir à déplacer le regard, à installer une fausse symétrie, comme si l’équilibre démocratique consistait à distribuer les inquiétudes à parts égales plutôt qu’à regarder le réel en face.
Disons-le clairement : les crimes commis au nom du communisme d’État existent. Des régimes se réclamant de l’émancipation sociale ont broyé des vies, détruit des libertés, bâillonné des peuples. Nul ne peut défendre la dignité humaine en minorant cette histoire. Mais reconnaître cela ne nous oblige pas à accepter une erreur intellectuelle majeure : croire que toutes les menaces se valent, à tout moment, avec la même intensité, la même diffusion et la même capacité de contamination démocratique. Une démocratie ne se protège pas en récitant une liste abstraite de périls possibles. Elle se protège en observant le réel. Or le réel, aujourd’hui, est d’une clarté brutale : la force idéologique qui progresse, impose ses mots, normalise l’inacceptable et rend discutables des droits acquis, c’est l’extrême droite.
Non pas seulement comme famille de partis, mais comme climat, comme grammaire, comme imaginaire. Une manière de désigner des ennemis et d’expliquer le monde par la menace, le déclin, l’invasion, la trahison des élites, la pureté perdue et la nécessité d’un ordre plus dur. Le danger n’est donc plus seulement à l’extrême. Il a percolé dans les conversations, les algorithmes, les titres de presse, même dans les mots de responsables politiques qui jurent pourtant ne pas appartenir à cette famille idéologique. L’extrême droite contemporaine ne dit plus toujours qu’elle veut abattre la démocratie. Elle prétend la sauver. Elle ne dit plus toujours qu’elle veut réduire les libertés. Elle prétend protéger celles du vrai peuple. Elle ne se présente plus toujours comme brutale. Elle se présente comme raisonnable. C’est précisément cette métamorphose, cette capacité à rendre acceptable ce qui devrait rester inacceptable, qui la rend dangereuse.
Qualifier un discours, une proposition ou un programme d’extrême droite ne peut pas être un réflexe paresseux ni une manière de disqualifier l’adversaire sans débat. Mais refuser de qualifier ce qui relève de l’extrême droite, par prudence excessive ou par peur du conflit, revient à laisser l’idéologie avancer sous d’autres noms. Nommer n’est pas insulter. Nommer, c’est analyser. Nommer, c’est rendre visible ce qui cherche à se rendre acceptable. C’est précisément l’enjeu soulevé par Sibylle Gioe et François Debras : sortir à la fois de l’anathème et de la frilosité, en se donnant des outils rigoureux pour qualifier les discours et les propositions politiques lorsqu’ils s’attaquent aux droits humains, construisent certains groupes comme des menaces ou rejoignent des référents idéologiques historiquement identifiables.
Cette exigence est d’autant plus nécessaire que l’extrême droite contemporaine a appris. Elle a poli son vocabulaire. C’est précisément dans ces zones grises que l’analyse devient indispensable. Certains discours ne tombent pas nécessairement sous le coup de la loi, mais ils déplacent les frontières morales du débat public. Ils construisent certains groupes comme moins légitimes, moins dignes, moins pleinement appartenants. Ils ne disent pas toujours la haine, mais ils rendent progressivement la discrimination pensable, puis discutable, puis acceptable. La question n’est donc pas seulement de savoir si une phrase est explicitement raciste ou juridiquement condamnable. Elle est de comprendre ce qu’elle produit : quelle réalité sociale elle installe, qui elle désigne comme menace, quels droits elle rend fragiles, quelle part d’humanité elle rend conditionnelle.
C’est ici que la mémoire devient indispensable, la mémoire comme intelligence du présent. Les Territoires de la Mémoire ne sont pas nés pour distribuer des certificats de vertu ou arbitrer les indignations du siècle. Ils sont nés d’une histoire, d’une blessure, d’un legs. Ils sont nés de résistants, de déportés, de femmes et d’hommes qui savaient dans leur chair que les démocraties ne s’effondrent pas d’un seul coup. Ils savaient que la barbarie commence bien avant les camps : dans les mots, les exclusions tolérées, les humiliations rendues ordinaires, les silences et les accommodements. Il ne s’agit pas de prétendre que l’extrême droite d’aujourd’hui serait identique au nazisme d’hier. Cette facilité serait historiquement fausse et politiquement dangereuse. Il s’agit de dire autre chose, de plus exigeant : certaines logiques qui ont rendu possible le pire n’ont pas disparu. Elles se transforment, changent de décor, s’adaptent aux institutions, aux réseaux sociaux, aux codes médiatiques et aux failles de nos démocraties.
Umberto Eco nous avait prévenus : le fascisme ne revient pas nécessairement sous la forme exacte que nous lui connaissons. Il peut revenir par fragments, par signes, par réflexes, par obsessions récurrentes. Hannah Arendt nous a appris, elle, que le mal politique ne se présente pas toujours sous les traits spectaculaires du monstre, mais parfois sous ceux de la routine, de l’obéissance, de l’absence de pensée. Ces deux leçons se rejoignent dans une même exigence : ne pas attendre que le pire se déclare comme tel pour commencer à le reconnaître. Les sociétés ne basculent pas seulement lorsqu’elles applaudissent la brutalité. Elles basculent aussi lorsqu’elles cessent de s’en étonner. Voilà pourquoi la question « et l’extrême gauche ? » doit être reposée autrement. Elle est légitime si elle nous invite à combattre toute forme de fanatisme, d’autoritarisme et de violence politique. Elle devient dangereuse lorsqu’elle fabrique une fausse symétrie. En Belgique, comme ailleurs, une gauche radicale, sociale, anticapitaliste ou contestataire n’est pas nécessairement une extrême gauche au sens d’un projet antidémocratique. La critique du capitalisme n’est pas le goulag. La colère contre les injustices n’est pas équivalente à une idéologie qui désigne des catégories humaines comme des menaces pour la nation.
Voilà pourquoi les mots comptent. L’extrême droite ne gagne pas seulement lorsqu’elle obtient des sièges. Elle gagne lorsque ses mots deviennent ceux des autres, lorsque la politique migratoire n’est plus pensée à partir des droits humains mais à partir de la peur, lorsque la sécurité devient le nom acceptable de la suspicion généralisée, lorsque la solidarité devient naïveté, lorsque l’humanisme devient faiblesse, lorsque l’on croit pouvoir l’affaiblir en parlant comme elle. Gramsci avait compris que la conquête du pouvoir se joue aussi dans la culture, dans les récits, dans ce que l’on finit par considérer comme naturel. L’extrême droite contemporaine mène précisément cette bataille : elle ne cherche pas seulement à gagner des élections, elle cherche à gagner le sens commun, jusqu’à nous faire débattre sur son terrain.
La réponse démocratique ne peut donc pas être tiède, mais elle ne peut pas devenir le miroir de ce qu’elle combat. Il faut entendre les colères sans adopter les mensonges, répondre aux peurs sans nourrir la haine, prendre au sérieux les fractures sociales sans accepter qu’elles soient instrumentalisées contre les plus vulnérables. L’extrême droite prend appui sur des blessures réelles pour proposer une médecine empoisonnée, elle transforme l’abandon social en ressentiment identitaire, détourne la colère contre les étrangers et remplace l’exigence de justice par la désignation de boucs émissaires.
Les Territoires de la Mémoire doivent donc le dire clairement : nous combattrons toutes les idéologies qui menacent la dignité humaine, toutes les violences politiques, toutes les formes de totalitarisme, d’où qu’elles viennent. Mais nous refuserons les fausses équivalences. Nous refuserons que la question « et l’extrême gauche ? » devienne le sifflet qui interrompt toute réflexion sérieuse sur l’autoritarisme qui progresse aujourd’hui sous nos yeux. Un service d’incendie qui concentrerait autant d’énergie sur un bâtiment froid que sur celui qui brûle ne serait pas équilibré. Il serait irresponsable. Regarder l’incendie n’est pas nier l’existence d’autres dangers. C’est refuser de mourir par politesse intellectuelle.
Nous devons reprendre le terrain, les mots, les récits et la capacité de convaincre. Reprendre l’idée que l’humanisme n’est pas une naïveté mais une force politique, que la solidarité n’est pas une faiblesse mais une architecture de civilisation, que l’État de droit n’est pas un luxe pour temps calmes mais une digue pour temps violents, que l’étranger n’est pas une menace par nature, que la diversité n’est pas une défaite. Nous devons réaffirmer que la démocratie n’est pas seulement une procédure institutionnelle. Elle est une promesse de dignité.
Voilà pourquoi nous continuerons à parler de l’extrême droite. Non parce qu’elle serait notre obsession, mais parce qu’elle est l’une des principales menaces contemporaines contre ce que nous nous sommes engagés à transmettre. Non parce que nous ignorerions les autres dangers, mais parce que celui-ci progresse, se banalise, se normalise et cherche à parler au nom même de la démocratie qu’il fragilise. Non parce que nous serions enfermés dans le passé, mais parce que le passé nous a appris à reconnaître les premiers craquements du présent.
Notre responsabilité est d’empêcher ce moment. La mémoire n’est pas une nostalgie. Elle est une vigilance. Et la vigilance n’est pas une posture. Elle est une responsabilité. Nous ne refusons pas le débat sur les autres extrémismes. Nous refusons qu’il serve à détourner le regard. Et tant que cette idéologie progressera dans les mots, les urnes, les esprits, les institutions et sur les écrans, les Territoires de la Mémoire continueront à faire ce pour quoi ils sont nés : comprendre, transmettre, alerter, résister, et rappeler qu’une démocratie ne se défend jamais trop tôt. Parce qu’une démocratie ne meurt pas seulement quand ses ennemis triomphent. Elle meurt aussi quand ceux qui pouvaient la défendre ont préféré nuancer leur silence.