Aide-mémoire>Aide-mémoire n°72

Le temps de la délation

Une chronique de Julien Dohet

Nous avons eu l’occasion dans cette chronique d’aborder nombre des thèmes classiques de la littérature d’extrême droite. L’un de ceux-ci n’avait été abordé que par la bande mais jamais à travers un ouvrage qui lui était spécifiquement consacré. Nous comblons cette lacune avec un livre très particulier aux conséquences non négligeables.

La Ligue antimaçonnique belge. Épuration[1]

Le Docteur Paul Ouwerx (1896-1946) est le fondateur de la troisième Ligue antimaçonnique belge en septembre 1940. Sous l’Occupation donc. Cette ligue s’inscrit dans une tradition antimaçonnique qui remonte à l’encyclique papale Humanum Genus de Léon XIII qui condamne en 1884 la franc-maçonnerie. Après l’existence d’une première ligue antimaçonnique, une deuxième est relancée en 1910 après la décision du congrès catholique tenu à Malines l’année précédente. Cette deuxième ligue constitue non seulement une bibliothèque, mais également des listes de francs-maçons, principalement des fonctionnaires travaillant dans les colonies et qui sont vus comme une menace pour les missionnaires catholiques. Après une accalmie suite à la Première Guerre mondiale, le climat délétère reprend en parallèle avec la montée du fascisme. La Belgique suit dans les années 30 la même courbe que la France. C’est le journal La Libre Belgique qui va se distinguer avec la publication du 8 janvier au 28 mai 1938 d’une première liste de francs-maçons. Paul Ouwerx se fait à cette période une spécialité à travers plusieurs livres, dont Les précurseurs du communisme. La Franc-Maçonnerie peinte par elle-même[2]que nous analysons ci-dessous, de ce type de publication dénonciatrice. Aidé, notamment financièrement, par les nazis dès leur arrivée en Belgique, il édite Le Rempart et crée une exposition antimaçonnique qui sera inaugurée le 30 janvier 1941 dans les locaux du Grand Orient de Belgique, rue de Laeken, avant de tourner dans les grandes villes belges. Le 20 août 1941, l’occupant prend un décret interdisant officiellement les Loges. L’étape suivante sera la persécution, la déportation et l’assassinat de nombreux maçons. Le procès d’Ouwerx et de ceux qui l’entouraient commencera le 5 mai 1947 et se fera sans le principal accusé mort l’année avant.

Un livre introduisant la délation

Le livre d’Ouwerx se compose en fait de deux parties. Un exposé d’une centaine de pages visant à démasquer le complot maçonnique, puis un nombre similaire de pages reprenant des noms de francs-maçons que l’auteur présente ainsi : « Le présent répertoire est établi par ordre alphabétique. Il contient les noms de beaucoup de militants, “officiers dignitaires”, faisant partie des comités de gérance des loges ; noms relevés soit dans des documents maçonniques, soit dans “le Moniteur Belge” ou dans les listes déposées aux greffes destribunaux de première instance, lorsqu’il s’agit de loges constituées en ASBL[3]. »Cette première liste, prenant pas moins de 77 pages, est suivie de 5 pages de noms de responsables « d’œuvres satellites » parmi lesquelles la Libre Pensée, La Ligue de l’enseignement mais aussi la Ligue des Droits de L’homme et le Rotary. L’ouvrage se termine par la liste sur 15 pages des membres du corps enseignants de l’ULB. Quand nous aurons précisé que de très nombreux noms sont suivis des adresses privées, et à la lumière de notre brève contextualisation, on comprend mieux que l’ouvrage est loin d’être anecdotique.

L’auteur est d’ailleurs conscient que sa démarche est particulière et se justifie : « En écrivant cet ouvrage, nous avons été guidé par le souci de la vérité scientifique (…). Nous l’avons fait dans un but de SALUT PUBLIC et non en vue d’une basse délation. D’ailleurs la dénonciation du crime est un devoir. (…) Si nous ne voulons pas laisser périr dans une mer de sang notre civilisation chrétienne et les bienfaits qui en dérivent, il faut écouter la voix du Grand Pape ; il faut faire connaître les faux principes maçonniques, qui ne sont qu’une façade trompeuse. Il faut dénoncer toutes les abominations qui se passent au nom de ce que, par dérision, on appelle “le progrès” est qui n’est qu’un complot pour le bouleversement général, dont le bolchévisme est l’aboutissement. Souvenons-nous donc des terribles prophéties judaïques contenues dans les “Protocoles des sages de Sion”[4]. » Nous reviendrons dans notre conclusion sur l’affirmation contenue à la fin de cette citation. Mais avant, nous allons examiner les différents reproches faits à la franc-maçonnerie par Ouwerx.

Celui-ci, comme la précédente citation le montre déjà, s’inscrit totalement dans le cadre réactionnaire de l’église catholique[5] et considère d’abord la Franc-Maçonnerie comme un ennemi mortel : « C’est la première fois, (après le piétinement de la croix par le Grand Ecossais de Saint-André d’Ecosse) que l’on parle en clair de s’attaquer à la religion et au christianisme dénommés fanatisme et superstition. Il fallait pour cela une longue initiation, une longue discrétion, une longue terreur du châtiment, une longue domestication de l’esprit[6]. » Le livre d’Ouwerx insiste beaucoup sur le fait qu’il révèle des secrets cachés en publiant les serments des différents grades notamment. L’occasion pour lui d’insister sur le côté secret des serments et sur la fidélité qui est promise par le nouveau membre sans qu’il connaisse les buts réels. Car si les révélations de l’ouvrage sont certes destinées au grand public, elles le sont aussi et surtout à de nombreux maçons : « Car cela prouve que la majorité des francs-maçons sont maintenus dans les bas grades et, par conséquent, ignorent ce qui se passe dans les grades supérieurs[7] » et plus loin d’insister :« Nous avons établi que la majorité des francs-maçons ne sont que des moutons de Panurge, que la secte maintient dans les bas grades, c’est-à-dire dans l’ignorance des buts finaux poursuivis par elle[8]. » Ce serait donc les hauts grades qui dirigent réellement : « La franc-maçonnerie belge est dirigée par deux grands corps régulateurs : le Grand Orient et le Suprême conseil de Belgique. Le Suprême conseil s’est réservé la direction des 4e au 33e degrés, abandonnant les trois premiers au Grand Orient. Mais plusieurs “Vénérables” de loges symboliques (c’est-à-dire dépendant du Grand Orient) ont eu pour secrétaires des membres des hauts grades du Suprême conseil (…) De sorte que le secrétaire de la loge était en réalité le supérieur du vénérable[9] ! ». Et ce serait dans ces mêmes hauts-grades que seraient gardés les vrais buts de la maçonnerie, par une petite minorité. D’autant que la présence en loge est faible allant de 1 sur 7 à 1 sur 5 qui participerait réellement. Une présence qui a de plus diminué de 10.000 à 5000 membres depuis le début des années 30 : « On voit donc qu’elles ont subi une décadence. Nous attribuons celle-ci aux divulgations faites des actes de la secte[10]. »

Le complot judéo-maçonnique contre la civilisation

Loin de l’émancipation et de la liberté, c’est à l’anarchie que la maçonnerie mène : « Quand les francs-maçons parlent de “liberté”, nous devons comprendre “anarchie”. Car ils ne posent aucune limite à la liberté qu’ils revendiquent… et qu’ils prétendent devoir encore conquérir[11]. » Et de prendre en exemple les mobilisations faites en faveur de Ferrer : « Ferrer ne fut pas un penseur tout court : ce fut un révolutionnaire dans le sens le plus complet du mot.[12] » Anarchie politique, mais aussi sociale : « En attendant “l’âge d’or”, la Franc-Maçonnerie s’efforce de dissoudre la cellule sociale de base qu’est la famille[13]. »Si la responsabilité de la guerre civile espagnole[14] est clairement mise sur le dos des républicains téléguidés par les loges maçonniques, il en est de même de la Révolution française[15], mais aussides« déficiences militaires de 1914 [qui] sont imputables à des francs-maçons[16] ». Et d’insister en mettant la responsabilité sur les pacifistes comme Lafontaine : « Quant aux conséquences de l’invasion, rendue possible grâce à l’intransigeance des antimilitaristes, opposés aux mesures de précautions militaires indispensables, il est bon de les rappeler : plus de 40.000 morts, un nombre incalculable d’invalides, rien que pour l’armée. Nos villes saccagées, incendiées, notre industrie détruite. Notre dette publique passant de 5 à 55 milliards[17]. »

Il ne fait d’ailleurs aucun doute pour l’auteur que « La guerre de 1914 éclata à la suite de l’attentat de Sarajevo. Or le meurtrier Princip était juif ; une conjuration judéo-maçonnique en avait fait son exécutant[18] ». Conjuration judéo-maçonnique, le terme fondamental est lâché qui permet de tout expliquer : « Nous établirons que le sens maçonnique de la “liberté” est celui de les laisser libres d’exécuter leurs complots pour établir la république mondiale, sous la domination juive[19]. »En effet, « Il y a identité absolue de vues entre les juifs et les francs-maçons quant à l’idéal poursuivi[20] ». Et de prendre un exemple qu’il veut éloquent et démonstratif : « La judéo-maçonnerie est bien représentée à la tête des institutions de prévoyance sociale, puisque la direction de l’Office du placement et du chômage belge fut confiée au juif franc-maçon Max Gottschalk. Or, jamais le chômage n’a été plus lourd pour nos finances, ni plus inquiétant pour la sécurité de l’État. Car, parallèlement, le F Max Gottschalk est président du comité d’accueil des juifs réfugiés en Belgique ! Et comme, d’après la loi maçonnique, il faut d’abord aider les TT CC FF, les goyim s’installent dans un chômage sans fin, formant ainsi une armée de mécontents, terrain propice aux mouvements révolutionnaires[21] ! ». Le Plan du travail est vu dans ce cadre comme une soviétisation de l’économie belge avec « tentacules de l’étatisation (qui) se resserrent[22] ».

Toute la thèse centrale du livre est que « Toute l’histoire de la franc-maçonnerie n’est qu’une immense piperie de mots et une duperie infâme, à la faveur de laquelle se poursuit la désagrégation de l’ordre établi. En bref, la franc-maçonnerie constitue un complot contre la sureté de l’État[23] ». Un complot qui n’a qu’un seul but, la domination du cosmopolitisme, la domination des Juifs : « Ce qui frappe le plus dans cet article, c’est qu’il cadre totalement avec les idées développées dans les Protocoles des Sages de Sion : à savoir que “liberté” veut dire, “ce que la loi (juive) permet”. Or, quand les juifs, fondateurs des loges, seront les maîtres, la liberté ne sera plus qu’un souvenir ! Voyez la Russie[24] ! ». Le sérieux des affirmations de ce livre, qui comme nous l’avons souligné en commençant n’a pas été sans conséquences concrètes, doit se lire à l’affirmation qui veut que le Protocole des sages de Sion soit un livre de référence, ce que nous avions démonté dans une de nos premières chroniques[25].

  1. Voir Defosse, Pol (sous la direction de), Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique, Bruxelles, Luc Pire/Fondation rationaliste, 2005, pp.190-192. Voir également Gotovitch, José, « Franc-maçonnerie, guerre et paix » in Les internationales et le problème de la guerre au XXe siècle. Acte du colloque de Rome 22-24 novembre 1984, Rome, école Française de Rome, 1987, p.103 et Lanneau, Catherine, « L’idole brisée : la droite belge francophone et la crise morale de la France (1934-1938) »in RBHC, vol XXXIII, 2003, 1-2, p.195
  2. Paul Ouwerx, Les précurseurs du communisme. La Franc-Maçonnerie peinte par elle-même, Tirlemont, Paul Ouwerx, 1940, 222 p
  3. P. 106
  4. P. 91
  5. Sur cette tendance voir notamment « La spiritualité au cœur de la doctrine » in Aide-mémoire n°61 de juillet-août-septembre 2012 et « La Loi du décalogue »in Aide-mémoire n°64 d’avril-mai-juin 2013.
  6. P. 28
  7. P. 30
  8. P. 87
  9. P. 19
  10. P. 60
  11. P. 54
  12. P. 37
  13. P. 86
  14. Sur celle-ci voir « L’idéologie derrière la carte postale » in Aide-mémoire n°62 d’octobre-novembre-décembre 2012.
  15. Voir « La pensée “contrerévolutionnaire” »in Aide-mémoire n°36 d’avril-mai-juin 2006.
  16. P. 71
  17. P. 72
  18. P. 65
  19. P. 35. Sur l’antisémitisme, voir principalement « L’antisémitisme est-il une futilité ? » in Aide-mémoire n°26 d’octobre-novembre-décembre 2003, « Un populisme du 19e siècle » in Aide-mémoire n°29 de juillet-août-septembre 2004, et « Antisémitisme et anticommunisme. Les deux mamelles de l’extrême droite » in Aide-mémoire n°63 de janvier-février-mars 2013.
  20. P. 85
  21. Pp. 82-83
  22. P.77. Sur l’anticommunisme, voir notamment « L’anticommunisme d’un transfuge » in Aide-mémoire n°59 de janvier-février-mars 2012.
  23. P. 81
  24. P. 33
  25. Voir « Un échec voué au succès. Les protocoles des sages de Sion » in Aide-mémoire n°18 de juillet-août-septembre 2001.