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Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

Les camps de concentration nazis : le règne de l’arbitraire ? (Aide-mémoire n°73)

Par Jean-Louis Rouhart

 

Allant à l’encontre de l’idée généralement reçue selon laquelle le régime des camps de concentration nazis relèverait de l’arbitraire le plus total, le juriste Nicolas Bertrand s’emploie à montrer dans son ouvrage intitulé L’enfer réglementé : le régime de détention dans les camps de concentration (éditions Perrin, collection « Synthèses économiques ») que le régime imposé aux concentrationnaires reposait au contraire sur l’application de directives extrêmement précises, prises par des administrations centrales, transmises aux commandants des camps et répercutées à tous les niveaux de pouvoir au sein des camps.

AM73 p.8 RouhartEn se basant sur des archives allemandes et des emprunts à la littérature de témoignage (David Rousset, Jorge Semprun,…), l’auteur démontre, en analysant nombre d’ordonnances, d’arrêts et de circulaires et les applications concrètes de ces règlements, que la violence de l’État nazi, telle que nous la connaissons, résulte généralement de l’application quotidienne et rigoureuse d’un ensemble cohérent de dispositions réglant tous les aspects de la vie concentrationnaire (lever, coucher, travail forcé, alimentation, contact avec l’extérieur, répression disciplinaire, décès…). Bien qu’ayant perduré, l’arbitraire ne caractérise pas le fonctionnement des camps de concentration, comme l’avait déjà suggéré Hannah Arendt. Les excès de violence, avérés et révélés à maintes reprises dans les témoignages, ne doivent pas faire oublier que l’encadrement normatif, qui conditionnait l’existence des prisonniers, est à lui seul responsable de la mort de centaines de milliers de concentrationnaires. Même les exterminations massives des détenus de confession juive et des autres victimes de discriminations raciales et sociales ne relevaient pas de l’arbitraire mais résultaient d’une série de mesures répondant à une stratégie mûrement élaborée et codifiée.

Par ailleurs, l’auteur insiste sur le fait que le fait d’appliquer toutes ces règles et prescriptions donnait l’impression aux différents acteurs que le camp était une institution normale et que leurs actions étaient justifiées. Les intervenants auraient agi conformément aux dispositions en vigueur d’apparence juridique et non de manière arbitraire, en bénéficiant de la justification dont jouissait le régime de détention. Cette thèse explique comment des êtres humains ordinaires, en appliquant des règles et des procédures tatillonnes, auraient participé en toute légitimité à l’enfer concentrationnaire, sans se poser des questions d’ordre moral et en ignorant l’inhumanité de ce qui se déroulait sous leurs yeux. Comme l’écrivit Stéphane Hessel dans la préface du livre, « leur confiance inconsciente dans ce régime de détention aux allures juridiques a inhibé leur conscience d’êtres humains ».

On retiendra de cet ouvrage qu’une meilleure connaissance du régime de détention et de ses nombreuses dispositions apparaît essentielle, au même titre que les autres sources, pour comprendre la réalité concentrationnaire.

À la fin de son ouvrage, Nicolas Bertrand s’interroge sur la capacité du droit à servir la pire des exploitations et être utilisé pour pousser l’oppression à ses plus inhumaines limites. Il évoque le risque de l’application stricte de procédures qui aurait pour effet l’éloignement de la réalité humaine, dans les camps de concentration nazis, mais aussi d’une manière plus générale dans notre société. Constatant que cette régulation est utilisée de nos jours pour justifier des pratiques inhumaines, il met en garde contre la déshumanisation qui serait inhérente à toute régulation.

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