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Centre d'éducation à la Résistance et à la Citoyenneté

Aide-mémoire 85

Sélectionner, trier, exclure : bis repetitat?

Par Julien Paulus, rédacteur en chef

 

11 12.06.68 Mai 68. Nuit démeutes. Manif. Barricades.Dégâts 1968 53Fi1028On observe une particularité récurrente dès qu’il est question de Mai 68, à savoir l’impossibilité, à gauche comme à droite, de se mettre d’accord sur les ressorts et les prolongements fondamentaux de cet évènement. Simple conflit générationnel au sein de la bourgeoisie, pour certains, véritable tentative de convergence des luttes pour d’autres, révolte sociale, révolte libérale, révolte des élites… Chacun semble avoir une idée de l’étiquette à apposer sur les pavés qui volaient à l’époque. En gros, Mai 68 : révolution sociale ou révolte élitiste ?

Si nous élargissons la perspective, force est de constater que Mai 68 est avant tout une manifestation locale et circonscrite dans le temps d’un bouleversement beaucoup plus vaste dans son ampleur et dont les expressions se retrouvaient un peu partout dans le monde. Cela était particulièrement le cas aux États-Unis où se mêlaient conflit générationnel des « baby-boomers », lutte pour les droits civiques des populations noires et opposition à la guerre du Vietnam, le tout sur fond de Guerre froide. Habitué des analyses sociologiques « en profondeur », l’historien Emmanuel Todd situe pourtant, à ce moment précis de luttes progressistes, l’émergence d’un nouveau paradigme d’inégalité, basé principalement sur le diplôme et destiné à réorganiser l’ensemble d’une société jusque-là plutôt égalitariste. « La Seconde Guerre mondiale avait été, pour la société américaine, un grand moment d’égalitarisme, peut-être même le symbole de l’arrivée à maturité de la démocratie sociale de Roosevelt. […] C’est ainsi que, jusqu’à George Bush senior, les hommes politiques américains, issus ou non de l’establishment, avaient souvent derrière eux d’assez belles carrières militaires. Après lui, les journalistes d’investigation ont pu commencer à traquer les planqués de la guerre du Vietnam[1]. »

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La sécession des élites : catastrophisme éclairé ou prophétie qui s’autoréalise ?

Par Olivier Starquit

 

Grove Isle Miami Florida 01Mai 68 est souvent présenté et comme une révolte étudiante contre les mœurs bourgeoises et comme une volonté de s’en libérer. Alors que les flonflons des célébrations de son jubilé s’estompent, il est assez jubilatoire de constater aujourd’hui des velléités de sécession de ces mêmes élites bourgeoises.

« Barakis de kermesse », « chavs », « klootjesvolk »[1], beaufs, chaque langue dispose de son arsenal sémantique pour se moquer effrontément du prolétariat blanc avec une volonté évidente de le diaboliser : « dès que la petite fille du mineur du Borinage ouvre un solarium, emménage dans un lotissement et passe ses vacances à Ibiza, elle devient une conne blonde dont on ne doit plus se préoccuper. Et si en plus elle commence à tenir des propos xénophobes, ou simplement critiques sur l’immigration, on va encore moins se soucier d’elle[2] » soulignait David Van Reybrouck dans un entretien avec François Brabant. Il y soulignait aussi que la gauche était devenue très urbaine, très cosmopolite, très éduquée, très bienpensante et totalement acquise à l’idée de société ouverte.

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C’èst todi lès p’tits qu’on språtche ! (1ère partie)

Par Jenifer Devresse[1]

20130613 Budapest 05Arrière toute ! Les lendemains de mai ’68 ont sonné le coup d’envoi d’un patient démantèlement des systèmes de régulation des inégalités instaurés à la sortie de la guerre. Aujourd’hui, les filets de sécurité ont mué en filtres aux mailles toujours plus serrées : système scolaire et système d’assurance chômage « d’insertion » sont devenus complices dans un mécanisme bien huilé de renforcement et de légitimation des inégalités. Les individus sont sélectionnés, triés, répartis dans des catégories hiérarchisées dès leur plus jeune âge… ou leur arrivée sur notre sol. L’exclusion est toujours plus précoce, plus radicale, plus définitive. En ligne de mire : les mal nés et les mal atterris, chair à canon au front des politiques d’enseignement et de chômage. 

Yves Martens et Cécile Gorré m’ont fait le plaisir d’une rencontre pour nourrir cet article de leurs analyses aussi critiques qu’engagées. Cécile Gorré est enseignante à Verviers et membre active de l’Appel Pour une École Démocratique (Aped), une association largement inspirée par les travaux de son chercheur et fondateur Nico Hirtt. Yves Martens est coordinateur au Collectif Solidarité Contre l’Exclusion (CSCE), acteur de terrain et incollable sur les questions de chômage.

Clamer aujourd’hui que l’école reproduit – voire renforce – les inégalités sociales bien plus qu’elle ne les corrige relève davantage du poncif que de la provocation. Cependant, la question resurgit de manière plus criante encore depuis quelques années. Peut-être depuis que la question des migrants est venue s’ajouter à celle, en voie d’extinction linguistique, des « fils d’ouvriers » et autres reliquats d’une méritocratie aveugle.

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Démocratie et intellectuels

Entretien avec Galaad Wilgos

Journaliste, co-fondateur du Comptoir et auteur-chroniqueur pour la revue Ballast. Trimeur à temps partiel, poète à temps plein

 

AM85 p.4 5 GalaadWilgosGaëlle Henrard : Commençons peut-être par préciser le terme. Pour vous, qu’est-ce qu’un intellectuel ? Que recouvre cette catégorie ?

Galaad Wilgos : Question hautement épineuse qui interroge déjà les rapports complexes noués en Occident entre le corps et l’esprit, le citoyen et sa cité, entre le manuel et l’intellectuel, la philosophie et la politique, etc. Quand on pense à intellectuel, on pense immédiatement à l’affaire Dreyfus et à la mobilisation de Zola, Jaurès et d’autres personnalités reconnues pour leurs créations. C’est parce que l’une des définitions récurrentes de l’intellectuel est celle d’une personne ayant créé une pensée, une œuvre et qui prend part au débat public. Une autre est celle, assez triviale, désignant une personne qui lit beaucoup, se cultive, un « intello » comme on dit souvent dans le langage commun. Enfin, il y a les définitions plus sociologiques, les caractérisant comme une classe définie notamment par son niveau d’éducation – l’Intelligentsia, par exemple.[1]

Pour ma part, je crois que le terme d’intellectuel est un mot flou, souvent pompeux et sans véritable définition – à l’instar de « moderne » – tout en désignant une réalité que l’on comprend spontanément en raison d’un certain sens commun. Castoriadis notait que si l’on désigne par là une personne qui utilise sa pensée pour produire des actes ou des idées, n’importe quel métier usant d’un savoir-faire (de l’avocat au menuisier en passant par l’agriculteur) pourrait être considéré comme un métier « d’intellectuel ». En revanche, s’il s’agit de viser une personne qui s’emploie à affirmer publiquement des opinions politiques, à critiquer sa société et ses fondements, note-t-il, il ne s’agit de rien de plus que la définition même du citoyen d’une démocratie. Dans mon article pour Ballast, j’ai donc repris la définition de Castoriadis, à savoir ceux qui « par l’usage de la parole et la formulation explicite d’idées générales, ont pu ou peuvent essayer d’influer sur l’évolution de leur société et le cours de l’histoire[2] », en sachant bien qu’elle demeure sommaire et réductrice, et que parler d’intellectuel, c’est sauter plus ou moins explicitement d’une définition à l’autre.

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« Fils à papa » et « fils de pauvres » : des relations entre les mondes étudiants et ouvriers en 68

Par Maite Molina Marmol[1]

 

AM85 p.1 Barricades à Bordeaux en mai 68Si l’on évoque et commémore généralement « Mai 1968 », il apparaît que cet événement s’inscrit dans une chronologie et un contexte plus larges. Correspondant à une révolution culturelle ayant affecté la plus grande partie du monde occidental industrialisé entre 1965 et 1975, ce mouvement est caractérisé par le refus de l’autorité institutionnelle ainsi que la revendication de la libre disposition de soi[2].

Une autre de ses particularités est qu’il a été porté par une jeunesse scolarisée, rompant ainsi avec la dynamique classique des conflits du capitalisme industriel dans lesquels les révoltés, issus de la classe ouvrière, s’opposent aux défenseurs de l’ordre social, au rang desquels figurent les bourgeois[3]. En 1968, ce n’est que dans un second temps que la contestation touche le monde ouvrier et ce de manière assez marginale, excepté en France et en Italie où la gronde entamée par les étudiants se poursuit dans les usines dans l’intention de « transformer la condition ouvrière[4] ».

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